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Pour les patients, l'annonce d'une maladie
cancéreuse est toujours un traumatisme
Cette réalité, banale et partagée par tous les
cliniciens, ne prête guère à discussion. Elle recèle
pourtant nombre de conséquences qui peuvent nous
aider, si nous nous y arrêtons un instant, à mieux
comprendre les réactions psychologiques à un tel
événement. Et, ainsi, nous aider à appréhender les
moyens de nous approcher de cette expérience humaine
qui bouleverse si brutalement le monde et la vie de
nos patients.
Pour traiter ce vaste sujet, un préambule s'impose
tout d'abord.
Si nous reconnaissons tous le caractère traumatique
de l'annonce d'un cancer, il est nécessaire
toutefois de s'accorder sur ce que recouvre le terme
de traumatisme.
Le mot lui-même peut peut-être nous renseigner : il
vient de trauma qui, en grec, signifie blessure.
D'où cette définition extrêmement simple du
traumatisme, proposée par tous les dictionnaires: "ensemble
des troubles occasionnés par une blessure".
On peut ainsi en rester à cette réalité première,
qui reconnaît le traumatisme comme l'ensemble des
conséquences d'une blessure.
Elle réunit l'essentiel de ce qui fait le
traumatisme : le rapport entre l'événement
traumatisant et le sujet traumatisé, s'illustrant
dans la blessure de l'un par l'autre. Qu'elle soit
physique ou psychique.
Dès lors, on a accès à ce qui caractérise
intrinsèquement un événement traumatique : il s'agit
d'un événement inassimilable par le sujet, qui en
restera blessé de manière indélébile.
De ce point, découle également la notion de
fragilité et de vulnérabilité, car tous ne sont pas
égaux face aux événements de la vie.
Certains pourront assimiler et métaboliser une
agression extérieure sans s'en trouver
irrémédiablement blessés, alors que d'autres ne
pourront surmonter la même épreuve.
Tous ne sont pas égaux devant le traumatisme, qui
inclut dans sa définition même la question de
l'intégrité physique et psychique, et de sa solidité
avant l'événement traumatisant.
Et pourtant, tous les soignants s'accordent à
considérer l'annonce de la maladie cancéreuse comme
un traumatisme.
Si l'on peut faire le constat d'une telle unanimité,
c'est parce que le cancer recouvre, encore
aujourd'hui, une notion bouleversante : celle du
pronostic vital, du risque de mort.
En cela, le cancer est irrémédiablement un événement
traumatique, parce qu'il touche le sujet dans son
essence même, dans sa capacité à se projeter dans
l'avenir, à continuer à vivre.
L'annonce de la maladie, malgré les progrès
thérapeutiques, porte en elle une possible
condamnation, qui rend caduques tous les soucis
antérieurs, toutes les préoccupations.
C'est en cela, précisément, que le cancer est un
traumatisme, un événement dont on ne ressort jamais
indemne, jamais le même. Nos patients le disent
souvent eux-mêmes : "plus rien ne sera comme
avant".
La possibilité de leur disparition fait traumatisme
et leur empêche de continuer à vivre comme ils le
faisaient.
Les traitements souvent lourds, la surveillance
étroite de leur état clinique, bien des choses de
leur quotidien leur échappent désormais, et viennent
leur rappeler la fragilité de leur vie, et de leur
capacité à la maîtriser, comme ils étaient habitués
à le faire jusqu'alors. Voilà ce qui fait
traumatisme.
Même si, bien sûr, l'équilibre psychique antérieur
du sujet importe grandement dans ce bouleversement,
et dans les capacités de chacun à le dépasser.
Comment peut-on, dès lors, comprendre les réactions
psychiques face au cancer, en s'appuyant sur ce
modèle du traumatisme ?
L'intérêt de ce modèle réside,-peut-être dans le
lien avec les réactions que l'on connaît bien, en
psychopathologie, face à un vécu traumatique.
Passée la phase de l'annonce du diagnostic, parfois
synonyme d'effondrement et de réaction dépressive,
c'est une période de reconstruction qui s'amorce.
Elle suit parfois les étapes classiques du deuil,
marquées par le déni, la colère, le désespoir puis
l'acceptation.
Mais ces phases, bien connues lorsqu'il s'agit de
dépasser la perte d'un être cher, sont moins
pertinentes lorsqu'il est question de traiter un
vécu traumatique.
Ici, ce n'est pas un objet extérieur que le sujet
doit accepter de perdre, pour parvenir à vivre sans
lui, en étant lui-même identique.
Ici, c'est le sujet lui-même qui doit accepter de se
perdre, il ne peut plus faire confiance à ce qu'il
était auparavant, puisque cette identité l'a en
quelque sorte trahi, en lui laissant entrevoir la
possibilité de sa fin. Il doit reconstruite une
nouvelle identité, comme un nouveau corps blessé qui
ne sera plus jamais le même, et qui portera la
cicatrice de sa maladie.
Deux grands écueils se dressent sur cette route
difficile pour le malade.
Le premier consiste à ne plus rien attendre de
son identité antérieure, de ce qu'il
était avant sa maladie.
Puisque cette identité l'a trahi, qu'elle l'a laissé
seul face à la peur de la mort, il ne va plus
pouvoir lui faire confiance.
Il va dès lors se reconnaître dans sa blessure, et
seulement en elle.
Il ne sera plus que sa maladie, parce qu'il ne
pourra plus se fier à la façon de vivre qu'il
connaissait auparavant, et qui lui est apparue
tellement précaire.
Il s'agit de ces patients qui ne peuvent plus vivre
en dehors de leur cancer.
Qui n'existent qu'à travers lui, dans leur
participation à des groupes ou des forums de
malades, dans leur incapacité à vivre autrement que
dans cette préoccupation.
Ils ne peuvent plus parler d'autre chose.
Ils ne sont plus que cette blessure.
Un peu comme les victimes du syndrome de Stockholm,
ces otages qui avaient frôlé de si près la mort,
pendant des jours, qu'ils n'avaient pu retrouver
leur vie une fois libérés. Certaines de ces victimes
allant même jusqu'à épouser leurs anciens ravisseurs
en prison, puisque leur vie n'était plus que
traumatisme, puisqu'il n'était plus question de
faire confiance à ce qu'ils étaient, avant.
Le second écueil sur cette route est celui du
clivage et du déni.
Le patient va taire son expérience traumatique, sa
peur de la mort, il va user toutes ses forces à
tenter de faire fonctionner son ancienne identité, à
croire encore qu'elle est solide, qu'il peut s'y
reconnaître.
Il ne parlera pas de sa maladie.
Il continuera à travailler, même s'il est épuisé.
Il ne voudra surtout rien lâcher de ce qu'il était
en mesure de faire avant, avant d'être malade.
Surtout ne rien lâcher, parce que ce serait
reconnaître que la blessure l'a touché. Et que ce
qu'il est encore aujourd'hui, qu'il veut croire
encore si solide, pourrait s'effondrer. Il ne veut
laisser aucune place à ce vécu.
Alors cette fragilité s'exprime parfois dans des
symptômes qui lui échappent. Somatisations, repli,
épuisement. Ou dans des cauchemars, comme dans la
névrose traumatique, pathologie psychiatrique qui
voit les souvenirs traumatiques ainsi reniés revenir
hanter le malade chaque nuit, de manière immuable.
Avec ce qu'ils ont de très particulier que ces
cauchemars traumatiques ne sont pas du tout déformés
par l'imaginaire, par l'inconscient. Il s'agit de la
scène, toujours identique, du traumatisme.
Le sujet ne l'a pas transformée. Il ne l'a pas faite
sienne. La blessure est restée ouverte, jamais
cicatrisée, et elle saigne toujours avec la même
force.
S'il parvient à éviter ces écueils, le patient peut
parvenir à se transformer. Bien sûr, il ne sera
plus le même. Il aura conscience de sa fragilité, de
sa vulnérabilité. Il pourra détourner les yeux de sa
blessure, tout en la sachant présente. Il pourra
adapter sa marche pour ne pas la réveiller, pour
continuer à avancer.
Il sera devenu un autre, qui pourra parfois jeter un
regard différent sur sa vie. En acceptant à la fois
celui qu'il était avant le traumatisme, et qui n'a
pas su le protéger tout à fait, et à la fois cette
blessure qui fait partie de lui désormais.
C'est ce difficile travail de reconstruction qu'il
nous faut accompagner, dans notre prise en
charge, en sachant être disponible.
Disponible surtout à ce que cette expérience
traumatique suppose, à savoir la fragilité de nos
identités et de nos repères, comme patient ou comme
soignant, comme être humain.
Frédéric GELLY, psychiatre, Lyon
La Revue des Cancérologues et de leurs
Partenaires
Automne 2011, pages 22-23
(avec l'autorisation de Xavier Durando, rédacteur en
chef, Centre Jean Perrin, Clermont-Ferrand)

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