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Devenir mère malgré le cancer
Devenir enceinte alors que l'on est malade,
découvrir un cancer alors qu'on vient de mettre un
bébé en route, pour toutes les femmes concernées, la
situation relève du cauchemar.
Pourtant, si le cancer est la deuxième cause de
mortalité chez les femmes âgées de 25 à 44 ans,
l'apparition de cette maladie pendant la grossesse
et jusqu'à un an après l'accouchement demeure
relativement rare.
En France, la situation ne touche que 500 femmes par
an, soit une personne sur 1 000 à 6 000 patientes.
Le cancer du sein arrive en tête des cancers les
plus fréquents chez la femme enceinte, suivi par le
cancer du col de l'utérus, les lymphomes, les
leucémies et les mélanomes.
Le recul de l'âge de la maternité pourrait en partie
expliquer cette situation.
« Aujourd'hui, les femmes ont des grossesses de
plus en plus tardives, note le Dr Michel Martin,
chef de service du service de radiothérapie et
oncologie médicale du Centre Hospitalier
Intercommunal de Créteil et président du Comité du
Val-de-Marne de la Ligue contre le cancer.
Certaines ont leur premier enfant après 38 ans : or,
c'est précisément à partir de cet âge que le risque
de cancer, en particulier celui du sein, augmente.
Première chose à savoir : le cancer ne présente pas
de risque de contamination pour le foetus.
En revanche, il s'agit d'une situation délicate qui
nécessite des choix thérapeutiques particuliers :
certains traitements sont en effet dangereux pour
l'enfant.
D'une manière générale, l'attitude thérapeutique
dépend de l'avancement de la grossesse, de
l'extension de la tumeur et du contexte dans lequel
ce bébé a été mis en route. Lorsque le cancer est
découvert au cours du premier trimestre, la question
de l'avortement thérapeutique peut se poser.
« L'interruption de grossesse n'est proposée que
lorsqu'il s'agit d'un cancer très agressif qui
nécessite un traitement d'urgence, précise le Dr
Michel Martin. Dans ce cas, nous exposons très
clairement à la patiente les risques de poursuivre
cette grossesse, mais c'est à elle que revient le
choix final. »
Gynécologue-obstétricien et oncologue à l'hôpital
Tenon à Paris, le Pr Roman Rouzier a quant à lui un
avis bien défini sur la question. :
« L'interruption de grossesse est rarement
justifiée car le plus souvent, elle ne modifie en
rien le pronostic. De plus, la majorité des
traitements peuvent être appliqués de manière
efficace pendant la grossesse, sans être nocifs pour
le foetus. »
Les traitements envisageables
Indiquée en priorité, la chirurgie est en effet
possible quel que soit le moment de la grossesse.
Quant à la chimiothérapie, elle peut être proposée à
partir du milieu du deuxième trimestre et au cours
du troisième trimestre.
Seule la radiothérapie est strictement interdite
durant la grossesse. « L'exposition aux rayons
ionisants peut avoir de graves conséquences sur
l'enfant en terme de malformations, il est donc
impératif d'attendre la fin de la grossesse pour
entamer ce traitement, souligne le Dr Michel
Martin. En pratique, cela pose peu de problèmes,
car le plus souvent, on prescrit six mois de
chimiothérapie avant de passer à la radiothérapie.
La grossesse a donc le temps d'être menée à terme. »
Tout dépend ainsi du caractère évolutif ou non de la
tumeur, mais la majorité des cancers permettent
cependant le temps de la réflexion.
La naissance est toutefois souvent provoquée avant
terme.
« On agit ainsi pour éviter d'exposer le bébé
trop longtemps aux traitements et soigner plus
rapidement la mère, explique le Pr Roman Rouzier.
À trois semaines avant terme, un bébé peut naître
en toute sécurité. Dans trois cas sur quatre,
l'accouchement a lieu par césarienne. »
Autre précaution : celle de l'allaitement, qui
reste fortement déconseillé, en parti¬culier dans le
cas du cancer du sein.
Un combat pour la vie
Si la prise en charge des femmes enceintes atteintes
d'un cancer se veut aujourd'hui optimale, notamment
grâce à la création du réseau « Cancer associé à la
grossesse », la situation demeure très angoissante
pour les femmes concernées.
« On est en face d'un très grand conflit de la
vie, reconnaît le Dr Michel Martin. D'un
côté, il y a la naissance avec toute la joie que
cela suppose et de l'autre, cette terrible maladie
qui fait peser une épée de Damoclès sur la tête des
futures mères. La situation est encore plus
compliquée lorsque la patiente est trop âgée pour
pouvoir reculer sa maternité ou lorsqu'elle nous a,
en quelque sorte, "fait un bébé dans le dos" en
décidant de tomber enceinte alors qu'elle était
malade et que nous l'avions avertie des risques.
Mais le désir d'enfant est parfois plus fort que
tout...»
Pour l'équipe médicale aussi, il s'agit d'une
situation très délicate à gérer.
« Nous avons affaire à des femmes angoissées, qui
ont le sentiment d'une grossesse un peu "volée" et
que nous devons en permanence rassurer, confirme
le Pr Roman Rouzier. Notre but est de leur
prouver qu'aujourd'hui, on est en mesure de leur
donner des réponses rassurantes et positives quant
au traitement du cancer dans une telle circonstance.
»
Une prise en charge psychologique est ainsi
systématiquement proposée à la patiente et à son
conjoint, pour leur permettre de traverser au mieux
cette épreuve difficile et les accompagner dans la
prise de décision thérapeutique.
Ariane Langlois, Vivre 2011 T2, n° 350
REPÈRES
Des chiffres encourageants :
La fréquence du cancer du sein, le cancer le plus
fréquent chez la femme enceinte, en fonction de
l'âge est de :
-15 % pour les moins de 45 ans
-10 % pour les femmes de moins de 40 ans -2 à3 %
pour les moins de 35 ans
Autrement dit, les femmes les plus susceptibles de
tomber enceinte (les moins de 35 ans) ont peu de
chance de faire face à un cancer au cours de leur
grossesse. Par ailleurs, les chiffres concernant la
mortalité maternelle sont eux aussi rassurants : sur
les 500 femmes enceintes touchées chaque année par
le cancer, seules 2 % décèdent. Parmi elles se
trouvent des femmes ayant le plus souvent refusé
l'avortement thérapeutique ou les traitements.
INTERVIEW
Dr Michel Martin,
président du Comité du Val-de-Marne de ta Ligue
contre le cancer et chef de service du service de
radiothérapie et oncologie médicale du CHI de
Créteil.
“ On peut devenir mère après un cancer, à
condition de respecter un certain délai.
Vivre: Peut-on mettre en route une grossesse
après avoir eu un cancer?
Dr Michel Martin : Chez certaines femmes, la
chimiothérapie et l'hormonothérapie peuvent altérer
la fertilité. Mais la plupart des femmes jeunes ont
une grande vitalité et peuvent sans problème avoir
des enfants par la suite, excepté dans le cas du
cancer du col de l'utérus, où l'organe doit le plus
souvent être enlevé pour mieux traiter la patiente.
On essaie toutefois de retarder au maximum la
grossesse pour prévenir le risque de rechute qui
survient souvent dans les 2 ou 3 ans.
La grossesse peut-elle provoquer une rechute ?
M.M.: Ce n'est pas la grossesse en elle-même
qui provoque la rechute mais l'arrêt du traitement
d'hormonothérapie que la plupart des femmes doivent
suivre pendant 4 ou 5 ans. Il est recommandé
d'attendre la fin de ce traitement avant d'avoir un
enfant : au-delà de ce délai, la rechute est rare.
Toutefois, cette recommandation soulève un problème
moral car de nombreuses femmes, en particulier si
elles ont plus de 38 ans, ne souhaitent pas ou ne
peuvent pas se permettre d'attendre aussi longtemps
pour devenir mère. Dans ce cas, il y a une
concertation entre la patiente et l'équipe médicale
qui peut aboutir à l'arrêt du traitement au bout de
2 ou 3 ans, afin de permettre la mise en route d'une
grossesse. Mais l'arrêt de l'hormonothérapie induit
forcément un risque de rechute, notamment dans le
cas du cancer du sein.
Les traitements antérieurs comportent-ils des
risques pour L'enfant ?
M.M.: Avec le recul que nous avons depuis 50
ans, notamment au niveau des leucémies ou des
lymphomes, nous pouvons affirmer que le bébé ne
court aucun risque si sa maman a été traitée pour un
cancer quelques années avant. Par contre, si la
grossesse survient peu de temps après le traitement
du cancer (6 à 18 mois), le traitement de
chimiothérapie peut induire un risque faible
d'anomalies congénitales.
INTERVIEW
Pr Roman Rouzier,
gynécologue-obstétricien et oncologue à l'hôpital.
Tenon à Paris et coordinateur du Réseau « Cancer
associé à ta grossesse ».
Il existe deux centres cancer et grossesse dans
chaque région.
Vivre: Qu'est-ce que Le réseau «Cancer associé à
ta grossesse»?
Pr Roman Rouzier: Le centre de référence
cancer et grossesse a été créé en France en 2008
avec pour objectif d'optimiser la prise en charge
des patientes chez qui un cancer est découvert lors
de leur grossesse. Il permet d'offrir aux patientes
une information la plus complète possible sur cette
situation particulière et très délicate, mais aussi
de répondre aux questions des praticiens sur la
prise en charge pratique de ces femmes.
Quelle aide concrète apporte-t-il aux patientes
et aux médecins?
R.R.: Notre réseau informe sur les différents
traitements possibles pendant la grossesse et sur
leur efficacité. Nous avons également mis en place
des référentiels pour que les patientes soient
prises en charge de façon homogène partout en
France. Il existe aujourd'hui deux centres de
référence cancer et grossesse dans chaque région,
une maternité de niveau 3* et un centre de lutte
contre le cancer, de sorte que toutes les patientes
peuvent avoir accès à un centre de référence près de
chez elles.
Votre réseau est également sollicité pour donner
son avis dans certaines situations ? R.R.: Oui,
nous sommes sollicités par les praticiens ou
directement par les patientes pour donner un avis
sur des situations complexes. Nous mettons alors en
place des réunions de concertation
pluridisciplinaires entre gynécologues-obstétriciens,
oncologues, radiologues, anatomopathologistes et
biologistes, pour discuter des choix thérapeutiques
qui conviendraient le mieux dans telle ou telle
situation. Cette concertation se fait à l'échelon
national pour que la patiente soit prise en charge
de manière optimale.
(* Les maternités sont classées en 3 niveaux, selon
leurs possibilités à prendre en charge une grossesse
en fonction du degré de risque de la grossesse.)

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