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TOUS CONCERNÉS
Six millions de morts par an dans le monde à cause
du tabac
ARRÊTONS LE MASSACRE !
La planète serait-elle en train de perdre sa
bataille contre le tabac ?
Depuis 2005, les ventes de cigarettes ne baissent
plus. Raison de plus pour se mobiliser à l'échelle
mondiale et pour suivre l'exemple des Etats qui font
ce qu'il faut pour sortir du tabac.
L'automne sera chaud sur le front du tabac : session
extraordinaire de l'ONU fin septembre sur le thème
des maladies non transmissibles, où la question des
pathologies provoquées par le tabac tiendra le
devant de la scène ; puis réunion des vingt pays les
plus puissants de la planète, à Cannes, un mois plus
tard, avec, souhaitons-le, le même thème à l'ordre
du jour. Sans parler de l'actualité purement
hexagonale, qui culminera avec la remise des
conclusions de la commission présidée par le député
Yves Bur. Tout cela, bien entendu, sur fond de début
de campagne présidentielle. Un terreau généralement
favorable à la multiplication des pressions de tous
ordres, voire au développement de certaines
démagogies.
La consommation augmente
La grande crainte des spécialistes, c'est le retour
en arrière. Dans nombre de pays, l'élan impulsé en
2005 par l'adoption de la Convention-cadre pour la
lutte antitabac (CCLAT), au sein de l'Organisation
mondiale de la santé, semble s'essouffler. La
consommation stagne ou repart à la hausse, la
mortalité ne régresse plus, les lobbies redressent
la tête.
Un rapport récent de l'American Cancer
Society (ACS) montre que le nombre de cancers du
poumon pourrait doubler d'ici à 2030, sur l'ensemble
de la planète, si aucune mesure énergique n'est
prise.
Bien sûr, cette progression inquiétante,
comme celle de tous les cancers, sera pour partie
imputable à l'allongement de la durée de la vie ou à
l'exposition à certains polluants industriels, mais
le véritable coupable est évidemment ailleurs.
On
sait en effet depuis longtemps que ce type de tumeur
est imputable, dans 85 % des cas, au tabac.
Dès
aujourd'hui, la cigarette tue six millions
d'individus par an dans le monde. Elle est la cause
d'un décès d'adulte sur dix. Et pas seulement par
cancer, puisqu'elle est également sur la sellette
dans d'autres maladies non transmissibles, comme les
pathologies cardiaques ou respiratoires.
Une étude
toute récente tend même à impliquer le tabac dans la
survenance précoce de la maladie d'Alzheimer.
Le cas de la France est édifiant.
Depuis six ans,
les ventes de tabac et de cigarettes ne diminuent
plus.
Elles sont même reparties à la hausse en 2010,
avec une forte progression chez les femmes et chez
les jeunes.
« Voilà la triste conséquence de
l'abandon d'une politique d'augmentations des taxes
sur le tabac, déplore le professeur Gérard
Dubois, membre de l'Académie de médecine. Pour
moi, le doute n'est pas permis : il s'agit bien
d'une politique délibérée au plus haut niveau de
l'Etat, en totale contradiction avec les engagements
que la France a pris en signant la Convention-cadre
de l'OMS. La démonstration est vite faite : entre
1991 et 1997, puis de 2003 à 2004, on serre la vis
en matière de prix et de réglementation : la
consommation baisse. Au contraire, entre 1998 et
2002, puis à nouveau à partir de 2005, on relâche la
pression et la machine à tuer repart ».
Le professeur Albert Hirsch, administrateur
national en charge du programme tabac à la Ligue
contre le cancer, va encore plus loin dans ses
accusations : «Les trois dernières augmentations
de prix — moins de 10 % à chaque fois — ont été
calculées pour avoir un effet nul sur la
consommation. Celle de novembre 2010 a même été
directement négociée avec l'industrie du tabac. »
Les femmes en première ligne
La vulnérabilité du consommateur français vis-à-vis
des manœuvres des industriels du tabac, comme sa
capacité à «replonger» dès que l'Etat baisse sa
garde, remonte à plusieurs siècles.
Historiquement, on ne considérait pas le tabac comme
un produit dangereux.
Quand il a été introduit chez nous par Jean Nicot,
il passait pour un stimulant et même pour un produit
d'hygiène.
«Prenez l'exemple des femmes,
souligne Gilbert Lenoir, le président de la Ligue
nationale contre le cancer. Après 1968, elles ont
brûlé leur soutien-gorge. Malheureusement, elles ont
gardé le briquet ! La cigarette était alors un
symbole de libération. Elles le paient d'une
multiplication par quatre du nombre de cancers du
poumon ces quinze dernières années. Même tableau
chez les jeunes et dans d'autres catégories de la
population comme les chômeurs ou les prisonniers. A
l'arrivée, vous tenez l'explication du relatif
insuccès des campagnes antitabac et du mauvais suivi
des mesures répressives dans l'Hexagone : beaucoup
de gens pensent que ce n'est pas si grave. »
Et
cette piètre information est loin d'être l'apanage
des milieux populaires. Dominique, rédactrice en
chef d'une revue scientifique, a la quarantaine et
toutes les raisons d'être parfaitement informée des
méfaits du tabac. Or elle se vante de fumer des
«cigarettes 100% tabac, (genre cigarillo) et donc
beaucoup moins nocives».
Une naïveté aussi
confondante fait sourire le docteur Tursan d'Espaignet,
épidémiologiste à l'OMS : «Même dépourvue de papier,
une cigarette «pur tabac» fait respirer à son
propriétaire du cadmium et de l'arsenic. Au total, 4
000 poisons, dont plusieurs sont cancérigènes !»
Les ruses du marketing
Cette méconnaissance arrange naturellement les
industriels.
Eux-mêmes surfent sur l'argument de la
liberté («Tout individu a bien le droit de
s'intoxiquer si c'est son choix !»), mais surtout
sur la multiplication de produits « festifs » ou
réputés « moins dangereux » pour séduire de
nouvelles couches de la population.
D'où les mises
en garde des associations contre les cigarettes
parfumées au chocolat ou à la fraise. Elles font
fureur à la sortie des lycées, avec leurs noms «
cool» comme Pink Elephant ou Black Devil.
Entre 12
et 15 ans, 14 % des jeunes ont déjà essayé ces
produits aromatisés désormais interdits (voir la
circulaire publiée au Journal Officiel en date du 3
août 2011). Ces articles « sympas » contiennent
pourtant du tabac, mais surtout ils créent une
habitude et un début d'addiction.
Naturellement, les ruses marketing des fabricants ne
s'arrêtent pas là.
Depuis quelques décennies, on a
vu apparaître sur le marché les cigarettes-filtre,
les light («légères»), les mild (« douces»), les
cool («fraîches») — tout aussi dangereuses que les
autres !
Quant aux campagnes de prévention autour du
thème des «fumeurs passifs » (ces victimes
involontaires au nombre d'un millier représentent
environ 150 décès par cancer du poumon), les
services contentieux des industriels du tabac
prétendent s'en exonérer avec cet argument cavalier
: « Vous n'avez qu'à ouvrir les fenêtres pour aérer.
»
Autre faille qu'ont tenté d'exploiter depuis deux
ans les industriels : la découverte d'un gène qui
favoriserait l'apparition du cancer du poumon chez
certaines personnes. Ils ont aussitôt sauté sur
l'argument, en faisant valoir que si ces fumeurs
développaient une tumeur, on ne pouvait pas accuser
la cigarette, mais seulement leur patrimoine
génétique. Argument fallacieux, naturellement : le
fait que ces individus aient une faiblesse génétique
vis-à-vis d'un certain risque n'exonère en rien ceux
qui les exposent au risque en question !
L'argument de la liberté sert aussi beaucoup au
lobby des cafés-restaurants, allié aux fabricants de
cigarettes dans la très actuelle «bataille des
terrasses».
On s'est félicité de la relative
discipline avec laquelle cette corporation a
éradiqué la cigarette des salles fermées, mais la
guerre est loin d'être gagnée, dans la mesure où les
contrôles sont rares et les amendes pas forcément
dissuasives.
Dominique Sergeant, patron du Guersant
dans le 17e arrondissement de Paris, a eu la
«malchance» d'écoper d'une amende de 350 euros il y
a quelques semaines (pour ce genre de contravention,
le tarif va de 150 à 750 euros). Il avait fermé le
rabat plastique de sa terrasse, à la demande d'un
client frileux. Malheureusement pour lui, un agent
scrupuleux passait par là... «Mon problème, c'est le
soir : je fais restaurant-bar et la moitié de ma
clientèle fume, s'excuse Dominique. La terrasse est
vite remplie et les gens ont tendance à déborder à
l'intérieur, surtout quand le temps fraîchit. »
L'hiver prochain, il compte fermer sa terrasse mais
pratiquer une ouverture dans le toit, ce qui reste
légal.
Plus sérieusement, la question de l'environnement
pourrait bien, dans les années à venir, constituer
un atout de poids dans la lutte antitabac, dans la
mesure où la population - les jeunes notamment - y
est de plus en plus sensible.
On le voit désormais
avec le ras-le-bol antimégots. Noël Collura, adjoint
chargé de l'environnement à la mairie de La Ciotat
(Bouches-du-Rhône), a joué les pionniers, l'été
dernier, en réservant une portion de la plage
Lumière aux non-fumeurs :
«Je l'ai fait à la demande
des mères de famille et parce que les tamis qu'on
passait chaque matin laissaient échapper les mégots.
Au départ, certains nous narguaient en allant fumer
les pieds dans l'eau. Du coup, on a pris un deuxième
arrêté qui couvre aussi la lisière marine. Depuis,
tout le monde se dit satisfait, au point que nous
allons élargir cet espace sans tabac l'été prochain.
»
La guerre antimégots trouve aussi un écho chez les
pompiers, dans la mesure où ils portent une lourde
responsabilité dans les incendies de forêts. Et même
jusqu'aux gendarmes et policiers, au nom de la
sécurité routière. Une étude tendrait à prouver que
5 % des accidents de la route seraient imputables au
tabac. Après tout, prendre le temps d'allumer une
cigarette distrait tout autant un conducteur que de
pianoter sur son portable. Dans la foulée, les
compagnies d'assurance pourraient se pencher sur la
question. C'est que, là aussi, il y a sans doute
bien des morts à éviter...
TEMOIGNAGES
:
CONTINUEZ D'ARRÊTER
Les
statistiques sont formelles, souligne-t-on à
l'American Cancer Society : à chaque fois qu'un
ex-fumeur replonge dans son addiction... il se
rapproche du succès. 5 % seulement des personnes qui
s'efforcent d'arrêter de fumer y réussissent du
premier coup. Mais à chaque nouvelle décision d'en
finir avec le tabac, un pourcentage croissant de
fumeurs parvient à tenir son pari. Autrement dit :
plus on rate, plus on a de chances de réussir la
fois d'après ! En moyenne, le succès interviendrait
après huit échecs. D'où le slogan paradoxal utilisé
depuis quelques années par le ministère de la Santé
de
l'état de Washington : « Continuez d'arrêter ! »
LA BATAILLE DU «22 QUATER »
AU PARLEMENT FRANCAIS
L'offensive
contre la loi Evin a pris un tour dramatique cet été
avec l'adoption par la commission des lois de
l'Assemblée nationale de l'article 22 quater du «
projet de loi relatif à la répartition du
contentieux et à l'allègement des procédures
juridictionnelles ». En clair, toutes les
infractions pénales pour usage de cigarettes dans
des lieux publics pouvaient être l'objet d'une
transaction (à la baisse). Les amendes s'en
trouvaient fortement réduites. Les contrevenants
auraient alors bénéficié d'une extinction de
l'action publique et leur casier judiciaire serait
resté vierge. Après un temps d'hésitation (et
l'intervention vigoureuse des associations, à
commencer par la Ligue), le gouvernement français a
obtenu le retrait de cet amendement. Mais rien n'est
joué, puisque ce texte devrait revenir en seconde
lecture devant le Sénat en octobre prochain. Qui
sont donc les parlementaires et les élus sous
l'influence de l'industrie du tabac ?
Dr Philippe DOUSTE-BLAZY
:
« Commençons
par appliquer la Convention-cadre de l'OMS »
Ancien ministre de la Santé (1993-1995 et 20042005),
le cardiologue Philippe Douste-Blazy est aujourd'hui
conseiller spécial auprès du secrétaire général de
l'ONU.
«La bonne réponse aux stratégies de contournement
développées par les industriels du
tabac me semble consister à contrôler sans mollir
tous les aspects de la question (publicité encadrée,
respect des lieux publics, interdiction aux jeunes,
campagnes de sensibilisation, fiscalité dissuasive),
comme la France s'y est engagée en ratifiant la
Convention-cadre de lutte antitabac (CCLAT). Une
interdiction pure et simple me paraît prématurée
alors que 30% des Français et 25% des Françaises
sont fumeurs. On pourra revoir la question quand
nous serons en dessous des 5-10%. »
LE TABAGISME LIÉ AU CANCER
DE LA VESSIE DES FEMMES
D'après une
étude publiée dans the American Medical Association
en août dernier, le tabagisme est responsable de la
moitié des cancers de la vessie chez les femmes soit
une proportion égale à celle des hommes et plus
élevée qu'estimée précédemment. Ce risque plus élevé
chez les femmes comparé au milieu et à la fin des
années 90 pourrait expliquer pourquoi le taux de
cancer de la vessie n'a pas diminué durant cette
période aux Etats-Unis. «Ce lien plus fort entre
tabagisme et cancer de la vessie pourrait peut-être
aussi indiquer un changement dans la composition des
cigarettes au cours des années», observe
l'épidémiologiste Neal Freedman, de l'Institut
national américain du cancer.
Dr TURSAN d'ESPAIGNET
«
L'Australie, un exemple à suivre »
De nationalité australienne, le docteur Edouard
Tursan d'Espaignet est épidémiologiste à Genève
auprès de l'Organisation mondiale de la santé.
«Il y a déjà plusieurs années que mon pays,
l'Australie, ne subventionne plus la production de
tabac, qui s'est effondrée. Et c'est tant mieux
puisque l'on s'est rendu compte que la culture du
tabac, outre ses autres méfaits, appauvrissait
terriblement la terre. La grande polémique du
moment, c'est le «paquet neutre » (sans logo ni
couleur distinctive). La loi devrait entrer en
application enjanvier 2012. Les industriels du tabac
objectent qu'aucune étude ne prouve que cela fera
baisser la consommation. Mais, dans ce cas, pourquoi
se démènent-ils tellement, à coup de campagnes de
pub et de menaces de procès géants, pour faire
échouer son adoption ?»
LES BONS ÉLÈVES... ET LES
AUTRES
La taille ne
fait rien à l'affaire en matière de lutte contre le
tabac. Le pays le plus en pointe actuellement est
l'Australie. L'île-continent s'apprête notamment à
imposer le "plain - package" (emballage de couleur
neutre, sans logo, pour les paquets de cigarettes).
Mais l'île Maurice va plus loin encore, en
interdisant la cigarette au volant, même si le
conducteur est seul à bord. De son côté, l'Islande
se prépare à limiter la vente de produits issus du
tabac aux seules pharmacies. Le tabac y est en effet
considéré comme une drogue aux effets addictifs. Les
malades dépendants à la nicotine pourront toujours
se procurer leur poison, mais sous contrôle médical
! La Finlande, elle, a inscrit dans la loi la sortie
du tabac. Autres bonnes surprises : l'OMS classe
l'Uruguay et la Turquie dans le peloton de tête des
Etats les plus engagés dans la lutte. A l'inverse,
les pays d'Asie et d'Afrique, récemment investis par
les fabricants, voient leur consommation s'emballer.
Pr Albert HIRSCH :
« Les femmes
et les enfants d'abord ! »
Administrateur national en charge du programme tabac
à la Ligue, le professeur Albe Hirsch estrun des
inspirateurs de laloi Evin de 1991. « Le tabac tue
et les Français ne semblent pas encore s'en être
aperçus ! Il est à l'origine de 15% des morts dans
notre pays (plus de 16 personnes par jour). La
mortalité par cancer du poumon reste stable, en
moyenne, mais elle explose chez les femmes : quatre
fois plus de décès en quinze ans chez les plus de 44
ans ! Bientôt, les femmes mourront davantage du
cancer du poumon que du cancer du sein. De même,
quand on sait que le temps de latence entre la
première cigarette et la survenue d'un cancer peut
être de vingt ans, on ne peut que s'inquiéter de
voir le développement de la consommation chez les
jeunes. Il faut désintoxiquer les Français, à
commencer par les femmes et les jeunes, qui sont,
comme par hasard, les cibles prioritaires des
industriels
LA GUERRE AUX MÉGOTS
Le tabac ne
pollue pas seulement les poumons, il s'attaque aussi
à l'environnement et à la beauté des paysages. Des
études récentes montrent qu'un mégot de cigarette a
une « durée de vie » supérieure à cinq ans. Quand il
s'invite sur une plage ou dans une forêt, c'est donc
pour longtemps. Bien entendu, c'est aussi un objet
hautement toxique, puisque la dose de nicotine
présente dans deux cents mégots suffirait à tuer un
homme. S'y ajoutent 4 000 autres substances
chimiques, dont une cinquantaine sont cancérigènes.
Enfin, les pompiers ont déterminé que 16% des feux
de forêts
avaient pour origine des mégots allumés jetés par
des automobilistes et 13,8% par des promeneurs tout
aussi négligents.
Pr Yves MARTINET :
« L'argent,
nerf de la guerre »
Président du Comité national contre le tabagisme, le
professeur Yves Martinet travaille au CHU de Nancy.
«Les Etats savent depuis longtemps taxer le tabac,
moyennant quoi, eux aussi sont devenus véritablement
« accros ». Or ce ne sont pas les consommateurs
qu'il faudrait taxer, mais bel et bien les profits
des industriels. Au niveau mondial, ceux-d dépassent
les 100 milliards de dollars chaque année. Un pur
scandale, alors que l'Organisation mondiale de la
santé, elle, manque d'argent pour mener ses actions
de prévention et d'information. C'est au
porte-monnaie qu'il faut taper pour affaiblir
l'industrie du tabac ! »

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