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Lorsque
le cancer survient dans la vie d'un père ou d'une
mère, c'est tout son entourage qui s'en trouve
affecté, mais surtout ses enfants. Ils sont souvent
considérés trop jeunes pour savoir ou pour être
associés à ce qui se passe. Pourtant, les
professionnels de santé et les adultes ayant vécu
cette situation sont unanimes: " Ils savent!
"
"L'ambiance est devenue pesante et triste
comme le silence qui entoure le cancer : je sens,
mais ne peux nommer le monstre qui dévore la maison".
Anna avait alors 6 ans et vivait avec ses frères et
sœurs « dans l'antichambre de la souffrance » de son
père.
Poids du silence,
isolement, sentiment de ne pas pouvoir exprimer son
chagrin puis deuil sans adieu, c'est ce qu'Anna a dû
vivre comme d'autres enfants dont l'un des parents
est atteint de cancer.
Marie, 3 ans, est amenée chez la psychologue par sa
mère qui, depuis deux ans, n'a pu lui parler ni de
la maladie de son père ni de sa mort prochaine. À
peine la porte du bureau refermée, Marie se jette à
terre et lance: « Regarde, madame, c'est comme ça
quand on est mort. » Puis elle dessine un
arc-en-ciel, tout en disant que son papa est très
malade. « Marie sait et demande que des mots
soient mis sur ce qu'elle ressent » expliquent
Nicole Landry-Dattée et Marie-France Delaigue-Cosset,
respectivement psychologue et médecin à l'institut
Gustave-Roussy.
Maladie familiale
Quand une maladie sévère touche un parent, c'est en
effet la vie de l'ensemble de sa famille qui s'en
trouve affectée, et particulièrement celle de ses
enfants. Quel que soit leur âge, ils perçoivent ce
qui arrive et deviennent souvent les patients
invisibles.
Ils sont confrontés aux changements d'organisation
de la vie quotidienne et sentent aussi l'inquiétude
de leurs parents, qui sont moins disponibles,
physiquement et psychiquement. La maladie modifie
généralement la qualité des liens affectifs.
Elle vient interférer dans le développement en cours
de l'enfant. Cette situation peut entraîner chez lui
une souffrance psychique plus ou moins intense,
allant parfois jusqu'à des troubles psychiatriques
durables.
Mais ce n'est pas une fatalité. S'il est certain que
la maladie grave d'un parent atteint l'enfant, les
conséquences à court ou à long terme ne sont pas
inéluctables.
Un matin, à l'hôpital, les médecins annoncent au
mari de Nathalie qu'elle n'a plus que quelques
heures à vivre. Leurs trois enfants sont à l'école,
ignorant totalement la maladie de leur mère et sa
mort prochaine. « Une fois de plus, une fois de
trop. Depuis des années, nous sommes confrontées à
des situations violentes et intolérables. Or, on
peut éviter ces drames du silence en informant les
enfants dès le début de la maladie, en les
accompagnant, en les soutenant tout au long des
traitements vers la guérison ou vers la mort »,
insistent Nicole Landry-Dattée et Marie-France
Delaigue-Cosset.
Dire ou ne pas dire
Les professionnels sont unanimes: il faut parler. Mais « la communication autour du cancer
est délicate et difficile si bien que, souvent, la
tentation est grande, du moins à un moment, de
protéger l'enfant en ne lui disant pas la vérité »,
regrette Étienne Seigneur, pédopsychiatre à
l'institut Curie à Paris. Il ajoute que certains
parents évitent de parler de leur maladie car ils
ont besoin de se protéger eux-mêmes. C'est «
comme s'il fallait que l'enfant reste dans
l'innocence. Ça rassure de voir des proches dans la
continuité de la vie, qui ne seraient pas perturbés
par la maladie».
Le non-dit cause aux enfants des difficultés bien
plus grandes que celles dont on a voulu les
protéger. "On dit aux parents que le but n'est
pas d'éviter toute souffrance, mais qu'il souffre le
moins possible". Pour l'enfant, "ce qui peut
être angoissant est de ressentir sans qu'on lui en
parle. Ne pas dire ou mentir laisse la place à des
scénarios terribles, sources de culpabilité ".
Parmi les questions que se pose un enfant, la plus
fréquente est : "est ce de ma faute ? "
Mots justes et simples
Mais comment leur parler ? Les spécialistes
préconisent une information claire et honnête, des
mots justes et simples et des détails adaptés à
l'âge de l'enfant.
S'agissant du bébé, on peut le prévenir s'il y a
séparation.
Entre 3 et 6 ans, un enfant sait ce qu'est la
maladie. Il est possible de lui expliquer où elle se
trouve dans le corps et en quoi consiste le
traitement.
Entre 6 et 12 ans, il est possible de donner plus
d'explications. Des dessins peuvent être une aide
pour faire comprendre ce qui se passe.
Certains parents craignent d'employer les vrais
termes tels que « cancer », or les enfants ont la
capacité d'entendre les mots justes, au plus près de
la réalité. Cela contribue à les maintenir dans une
relation de confiance avec les adultes qui les
entourent.
" L'enfant a principalement besoin
d'être rassuré sur le fait que le parent l'aime et
qu'il va tout faire pour guérir", précise
Étienne Seigneur.
Toute vérité est bonne à dire, mais pas brutalement
et, dans certains cas, progressivement. En
particulier si la situation s'aggrave.
Partager des émotions
Cette vérité peut aussi dépendre de ce que la
famille a vécu auparavant. Les enfants d'Isabelle
avaient pour leur part déjà vécu le décès d'un
voisin à la suite d'un cancer, avant la maladie de
leur mère.
Comme d'autres enfants, sa fille a eu besoin de
repérer la maladie au niveau du corps. "C'est
comme une géographie du cancer ", commente
Isabelle. Les moments partagés et l'attitude
positive de la mère ont également compté.
Au-delà des mots, il est aussi
souhaitable de maintenir le contact, en favorisant
par exemple les visites à l'hôpital, le cas échéant.
Le maintien des activités habituelles et la
stabilité des rôles de chacun dans la famille ont
également leur importance. Les parents peuvent faire
appel à des adultes de l'entourage disponibles pour
les y aider.
Il arrive en effet que la maladie inverse les rôles,
faisant du protégé le protecteur, et conférant à
l'enfant des responsabilités qui ne sont pas de son
âge. La montée des familles monoparentales et la
réduction des durées d'hospitalisation ne sont pas
étrangères à ce phénomène.
Il ne s'agit pas d'interdire à l'enfant de soutenir
son parent.
Au contraire, il en a besoin, car il devient
acteur de la situation, selon Alain Bouregba.
Mais il ne doit pas trop se prêter au jeu. C'est
bien que l'enfant soutienne son parent, mais c'est
nocif que le parent ait besoin de ce soutien. C'est
au parent de se préoccuper de l'enfant. »
De manière générale, ces enfants comme les autres
gardent pour eux leur souffrance. "Il est rare
qu'un enfant montre des troubles, ceux-ci
apparaissent généralement à l'adolescence,
poursuit-il. Il met à l'écart ce qui peut le
préoccuper, il s'occupe de grandir". L'enfant
peut aussi afficher cette apparente indifférence par
mesure de protection ou par incapacité d'exprimer un
trop grand chagrin. Et s'il manifeste de la colère,
que l'on ne s'y trompe pas : " Quand l'enfant
parvient à exprimer son inconfort psychique, c'est
moins inquiétant, ce sont des signes positifs ",
d'après Alain Bouregba. Et de conclure que
« la douleur exprimée est dépassée » .
"Zineb Tazi, extraits de "Les Proches N°8"

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