 Qui n'a pas entendu un ami, un proche, une
connaissance associer la survenue d'un cancer à un
événement stressant de sa vie ? La perte d'un
proche, un divorce, un conflit professionnel ..
Autant de situations qui sont régulièrement
stigmatisées par les patients: « C'est cet événement
qui a sûrement déclenché mon cancer. »
Cette tendance actuelle se fonde-t-elle sur des
éléments scientifiques tangibles? A la Ligue
nationale contre le cancer, le président Francis
Larra remarque: « La culture ambiante évoque
couramment la psychogenèse des cancers et seules les
études qui abondent dans ce sens sont reprises par
les médias. Or, une méta-analyse s'appuyant sur 46
travaux (Revue francophone de psycho-oncologie, juin
2005, vol.4, n°2, p. 105-116) et des milliers de
personnes a formellement conclu qu'aucun lien direct
n'a pu être établi entre le stress et l'apparition
d'un cancer. »
Le « psy » sans détour
Mettre du « psy» partout et pour tout, argumenter
sur la cascade physiologique stress,
immunodépression puis cancer est d'ailleurs
tendancieux. « Le stress peut effectivement
entraîner une fragilité de l'organisme. De là à
raccourcir le discours en citant le stress comme
élément déclencheur de cancer, il y a un écart que
je ne peux pas franchir », signale Dominique
Maistre, médecin psychanalyste à la Ligue contre le
cancer.
Le cancer est une maladie au processus complexe. «
Entre les premières mutations cellulaires et le
démarrage de la phase proliférante du cancer, il
s'est déjà écoulé huit à dix ans. Faire le lien
entre un drame familial et l'apparition de la
maladie n'a pas de sens. Il est évident que le
cancer était déjà là avant l'événement», rappelle le
docteur Françoise May-Levin, cancérologue à la Ligue
contre le cancer.
Le débat autour de l'immunité.
Le point qui fait débat aujourd'hui?
La relation supposée de cause à effet entre le
stress et la chute du système immunitaire.
La théorie?
Le stress chronique épuiserait le système
immunitaire. Cette immunodépression intense et
durable ferait le lit de la maladie. « Plusieurs
études expérimentales ont été menées en ce sens. En
plus de la diversité des résultats, elles se
heurtent à des difficultés. La majorité des études
sont réalisées sur la tumeur greffée chez l'animal.
Jusqu'où ce modèle peut être assimilé à l'homme? Les
tumeurs greffées sont-elles comparables aux cancers
spontanés humains? Quant aux études cliniques
consacrées à une relation de cause à effet entre le
stress et le développement d'un cancer, elles
présentent des résultats trop discordants», explique
Françoise May-Levin.
La physiologie du stress
Sur un plan physiologique, le lien entre stress et
cancer semble loin d'être démontré. Les réactions de
défense antitumorale sont exercées prioritairement
par les lymphocytes NK (natural killer). Or la
baisse de ces réactions de défense peut être
observée dans diverses conditions: une infection
bactérienne, virale ou fongique, le vieillissement
physiologique, une dénutrition prolongée ... « Le
stress entraîne effectivement des perturbations, en
particulier neurovégétatives. Mais la chute des
défenses immunitaires semble tenir une place de
second plan chez l'homme », complète Françoise
May-Levin.« S'il est possible de présenter le stress
comme un élément fragilisant de l'organisme,
d'infinies précautions sont à prendre sur son
prétendu rôle déclencheur d'un cancer », ajoute
Dominique Maistre.« En l'état actuel des
connaissances, si ce lien existe, il est tellement
faible que l'on ne parvient pas à le mettre en
évidence», relève Francis Larra.
Ecouter le malade
«Le cancer est une maladie qui bouleverse tous les
projets de vie. En questionnant son médecin sur
l'origine de son cancer, le patient ne peut obtenir
de réponse médicale. C'est comme subir une injustice
sans pouvoir trouver de responsable», reprend
Françoise May- Levin.
L'apparition d'un cancer est forcément vécue comme
une crise existentielle. «II s'accompagne d'un
séisme identitaire, poursuit Dominique Maistre.
I1y a donc lieu d'aider le patient à se construire
dans l'espace thérapeutique, entendre la manière
dont il rattache la maladie à ses événements passés
et l'aider à dénouer les conflits personnels qui
peuvent surgir à ce moment.
Seul un malade est capable de faire le lien entre
lui et son corps et il est important qu'il exprime
toutes ses tensions intérieures. Améliorer son
psychisme, c'est déjà aider son organisme à lutter
contre la maladie. »
Déculpabiliser le patient
Il faut accompagner le malade, le comprendre et le
soutenir, mais surtout ne pas le renforcer dans des
culpabilités naissantes. «I1 faut rester attentif à
cette croyance: c'est parce que je suis stressé que
je suis tombé malade. Elle peut faire naître des
culpabilités chez un patient sur des éléments qui ne
sont pas fondés», relève Francis Larra. Il est
évident qu'en recherchant un coupable tout désigné
(le stress), le malade va tenter d'éluder
l'ignorance sur l'origine de sa maladie: la sienne,
celle du monde médical. « Comme il n'y a pas de
vérité universelle, le médecin doit être capable de
repérer cette fragilité chez un patient. C'est
ensuite un travail d'équipe qui se met en place. Le
cas échéant, il faut proposer un espace
thérapeutique à un patient pour lui permettre de
formuler les angoisses qu'il exprime sur l'origine
de sa maladie», signale Dominique Maistre.
L'attitude du médecin dans ces circonstances doit
être claire: ne pas mentir au malade en validant de
fausses explications mais l'épauler dans sa
combativité.
« Traiter une personne déprimée pour la remettre en
selle, c'est l'amener à mettre plus de chances de
son côté: ne pas se désarmer face à la maladie et
adhérer aux traitements», conclut Francis Larra.
Virginie Morin

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