|
Ces travaux ouvrent aussi des perspectives dans la
lutte contre le cancer.
Le centième prix Nobel de médecine a été attribué
lundi à trois chercheurs américains Elizabeth
Blackburn, Carol Greider et Jack Szostak
pour des découvertes totalement innovantes sur le
mécanisme de vieillissement des cellules.
Les trois biologistes, qui enseignent aux
États-Unis, ont reçu le prix en raison de leurs
travaux montrant « comment les télomères et
l'enzyme télomérase protègent les chromosomes du
vieillissement », a indiqué lundi le comité
Nobel.
Ces découvertes réalisées dans la première partie
des années 1980 ouvrent maintenant des perspectives
dans la lutte contre le cancer et le vieillissement.
« Lorsque nous avons entamé ces recherches, nous
n'avions aucune idée du fait que la télomérase
serait impliquée dans les cancers, nous étions
simplement curieux de savoir comment les chromosomes
restaient intacts », a expliqué Carol Greider,
distinguée par le comité Nobel aux côtés de ses deux
collègues biologistes, Elizabeth Blackburn et Jack
Szostak.
Les télomères, composés d'ADN, situés aux
extrémités des chromosomes, ont la particularité de
raccourcir au fil des divisions cellulaires.
Le jour où leur taille devient insuffisante, la
cellule n'a plus la possibilité de se multiplier et
meurt.
La télomérase, une enzyme découverte par les
chercheurs primés par le Nobel hier, elle, a la
formidable capacité d'inhiber ce raccourcissement
des télomères impliqués dans la sénescence des
cellules.
De là à croire que l'on a découvert le secret de
l'immortalité de l'homme, il n'y a qu'un pas que
l'on ne peut absolument pas franchir !
En réalité, cette télomérase ne s'exprime que dans
les cellules souches (embryonnaires ou pas).
Mais elle est aussi réactivée dans certaines tumeurs
cancéreuses et jouerait un rôle dans la
prolifération tumorale.
Elle contribuerait sans doute au moins en partie à
expliquer l'immortalité de certaines lignées de
cellules malignes.
Au centre de ce prix Nobel, deux défis majeurs de
l'humanité apparaissent, la lutte contre le
cancer et le vieillissement, paradoxalement par deux
mécanismes opposés, dans un cas l'inhibition de la
télomérase, dans l'autre sa stimulation.
« Une des applications potentielles du champ de
recherche des télomères est la lutte contre le
cancer, explique Jérôme Dejardin (Inserm). La
télomérase dans certains cancers - mais pas dans
tous - contribue à la prolifération maligne ».
Des études in vitro montrent que lorsqu'on
bloque la télomérase, la prolifération des cellules
cancéreuses s'épuise.
Beaucoup de firmes pharmaceutiques s'intéressent à
ces travaux. Plusieurs essais cliniques sont en
cours chez des malades atteints de cancer, avec des
molécules visant à inhiber cette enzyme.
Des vaccins anti-télomérase ont même été mis
au point et sont en cours d'évaluation.
Toute la
difficulté d'une telle thérapeutique tient au fait
que son inhibition contre les cellules cancéreuses
pourrait entraîner un vieillissement accéléré des
autres cellules.
À moins de mettre au point un
traitement purement local.
L'autre application, bien sûr, que l'on espère de ce
champ de recherche est la lutte contre le
vieillissement.
En offrant aux cellules adultes
de l'organisme cette fameuse enzyme, pourrait-on
empêcher la sénescence cellulaire et la mort ?
« La
recherche sur la télomérase est un des axes majeurs
actuels des travaux sur le vieillissement, poursuit
Jérôme Dejardin. In vitro, lorsqu'on l'utilise dans
des cultures de cellules humaines, elles ne rentrent
plus en sénescence...»
Là encore, beaucoup de firmes américaines
travaillent à la mise au point de molécules ne
visant pas tout à fait à l'immortalité cellulaire,
mais presque.
« On a même été jusqu'à fabriquer des souris qui
vieillissent plus lentement, en leur faisant sur-exprimer la télomérase, explique le Pr Éric
Gilson (spécialiste en biologie moléculaire, faculté
de médecine de Nice).
Là encore, toute la difficulté tient au fait qu'en
accroissant l'activité de cet enzyme de jouvence
contre la sénescence on élève aussi le risque de
prolifération cancéreuse...
Un champ d'exploration immense a été ouvert avec
la découverte des télomères.
« Il touche toutes les maladies, et elles sont
nombreuses, qui sont associées à une prolifération
cellulaire. Pas seulement le cancer. Mais 'autres
affections liées à des phénomènes de vieillissement
précoce et des troubles du renouvellement cellulaire
», ajoute le Pr Éric Gilson.
Si l'on en croit les chercheurs que nous avons
interrogés, les lauréats du Nobel 2009 méritent
vraiment leur distinction.
Même si leur voie a été
bien sûr tracée par de nombreux autres savants en
génétique et notamment par Hermann Muller et Barbara
McClintock, tous deux Prix Nobel de médecine, qui
avaient déjà eu chacun à leur manière, l'intuition
de l'existence des télomères, mais n'en avaient pas
complètement décrypté le fonctionnement ni les
applications potentielles.
Une horloge du vieillissement :
C'est un Nobel tout à fait raisonnable et mérité
», déclare le Professeur Axel Kahn.
« La découverte de la télomérase était
incontestablement une découverte nobélisable. Cette
enzyme très particulière permet de réparer les brins
d'ADN rabotés à chaque division cellulaire dans deux
situations différentes : heureusement au cours du
développement embryonnaire, et malheureusement
dans les cancers. »
« La télomérase, qui évite le raccourcissement
progressif des fragments des bouts de chromosomes,
est ensuite inactivée à la fin du développement
embryonnaire, hormis dans les cellules souches,
explique le généticien.
C'est la raison pour laquelle la taille des
extrémités des chromosomes est une horloge du
vieillissement.
Une fois la période embryonnaire passée, chaque
division cellulaire entraine inexorablement un
raccourcissement progressif des extrémités des
chromosomes. La taille des télomères est ainsi un
des marqueurs du vieillissement .
Dans les cancers, il existe une réactivation
pathologique de la télomérase. Les cellules peuvent
alors se diviser sans connaitre le phénomène de la
sénescence, qui limiterait la croissance tumorale».
« Pour les applications en médecine,
la télomérase permet de comprendre les phénomènes de
vieillissement. Mais il n'est évidemment pas
question de lutter contre le vieillissement en
réparant les télomères. Certains l'imaginent
peut-être mais ça relève davantage de la
science-fiction,commente le Pr Kahn.
En revanche, comme cible potentielle anticancéreuse,
il y a d'ores et déjà des essais thérapeutiques
précliniques sur les inhibiteurs des télomérase. »
 |